CCSI-Info novembre 2015

bulletin d’infos | novembre 2015 (pdf)

Édito | Marie Houriet

Plutôt qu’un ixième soupir suite aux élections fédérales, quelques « feuilles d’automne » pour mettre des visages sur cette saison migratoire… Marie Houriet

Je poireaute sur le pas de porte. Je me dis qu’il faut attendre encore, ne pas importuner Burhan qui est déjà bien bon de m’accueillir chez lui, mais je ne sais pas quoi faire de moi. Je ne connais rien de cette ville, c’est si grand Damas, un miracle que j’aie trouvé le bazar. Je n’y tiens plus, j’entre discrètement. Burhan a le nez dans un tiroir, il me tourne le dos. Il sursaute en entendant le roulis des figues que je dépose sur son bureau. Ah, c’est toi, Zohra. Il est poli mais je le sens irrité, c’est que je suis déjà passée tôt ce matin, puis avant les courses… Je souris pour m’excuser : « Pour toi, Burhan, toutes fraîches du marché ». Je me tortille les mains, il se lève. Zohra, il n’y a rien de plus que ce que je t’ai dit la dernière fois, ils ont quitté Istanbul. Il me raccompagne jusqu’à la porte, fermement. Sa main se pose sur mes épaules, il sent qu’elles tremblent, sa voix s’adoucit. Dès que j’ai des nouvelles de ta fille, je te préviens.

Pourquoi on ne me laisse pas faire ? Je suis à la retraite, moi, j’ai le temps. Parfaitement j’ai le temps, et ce n’est pas mon fils qui me retiendra avec ses gosses, je m’en fiche moi si je les ai le lundi, il n’a qu’à trouver autre chose. Les Syriens trouve bien, eux, et c’est plus dur qu’une solution de garde, il faut des Pampers, du lait en poudre, des habits… J’en ai assez de les regarder tous les soirs chez Darius. J’ai le temps, je vous dis, je suis à la retraite. Bien sûr j’ai mes engagements, le parti, la permanence bénévole, les cours de français – y a que moi pour les donner depuis ces normes ISO, enseigner c’était mon métier. Qu’est-ce qu’ils nous pompent avec leurs certifications, c’était plus simple avant, les bonnes volontés s’annonçaient et hop, on y allait. Maintenant, c’est contrat de prestations et tutti quanti. Pourquoi on ne me laisse pas faire ? Je peux partir quand je veux, demain s’il faut. Un coup de fil et j’annule tout, le rendez-vous chez ma physio, mes petits-enfants et le comité de quartier. J’en peux plus de les voir le long des voies de chemin de fer, ou dans ces terminaux de bus bondés. Ma Fiat Panda n’est pas grosse, d’accord, mais je peux déjà en prendre quatre, et je veux bien faire des allers et retours. Laissez-moi faire, je vous dis. Je veux aller les chercher. Tous les Suisses votent pas UDC. Je veux les ramener. Jusque dans ma chambre d’amis, s’ils préfèrent ça aux abris PC. Je me suis renseignée, pour l’accueil chez des particuliers, c’est cuisine et salle de bain privative obligatoires. Comme si nos apparts étaient équipés à double ! On ne m’aura pas à ce jeu-là, ils veulent nous dissuader d’aider, c’est tout. S’il le faut, je cède cuisine et salle de bain. Quitte à me rabattre sur un réchaud à gaz, un broc et un pot de chambre.

Maman,
Désolée pour ce long silence, on nous a volé le portable et pas moyen de trouver plus tôt un cybercafé. TOUT VA BIEN ! La traversée s’est bien passée, la mer était calme. J’étais quand même morte de peur (des histoires sinistres circulent). Enfin, nous sommes sains et saufs. Nous avons traversé plusieurs pays, une vraie épopée, je te raconterai. Là encore nous avons eu de la chance, on dit que maintenant ils ferment les frontières. Depuis hier nous sommes à Salzburg dans un parking souterrain. On est nombreux et on ne dort pas bien, mais après ce que nous avons vécu jusque-là, c’est le luxe. Des enfants sont venus distribuer des crayons et Hamod dessine non-stop. L’asthme de Kenza va mieux, ne t’inquiète pas. Mais elle réclame sa grand-maman Zohra ! Dès que nous serons installés et que nous aurons l’argent, nous ferons en sorte que tu puisses nous rejoindre. D’ici là sois prudente, s’il te plaît ne cherche pas à retourner dans ta maison c’est trop dangereux. Fais confiance à ton frère, Burhan connaît bien la situation. Embrasse-le aussi pour nous.
Ta fille qui t’aime


Dossier intégration : Regard sur l’Autre

Pour quelques numéros, votre bulletin se penche sur le dossier de l’intégration à Genève, en se référant à certains points que le CCSI avait jugé prioritaires voici quelques années. Parmi ceux-ci, il en est un qui reste d’une brûlante actualité : la construction / l’affirmation d’une vision de la société qui dépasse le clivage NOUS et LES AUTRES au profit d’une représentation sociale où les diverses composantes de la population cherchent ensemble à répondre aux défis communs.  Dans cette perspective, il n’est pas inutile de se pencher sur la façon dont se forme, de manière générale,  notre regard sur l’altérité (1). Petit détour empreint de psychologie sociale.

Constatation préliminaire, notre regard sur le monde se fait à partir du lieu, physique mais surtout mental, où nous nous situons. En témoigne une enquête (2) demandant à des milliers de personnes dans 49 pays de dessiner une carte du monde, et où on constate que le pays dans lequel on vit se situe systématiquement au centre de la représentation (ci-dessous, la version d’un Nord-Américain et celle d’un Coréen).

carte américain carte corréen

Au cœur de notre vision du monde, il y a donc notre expérience propre, d’individu mais aussi de groupe. Chacun-e de nous en effet est inséré-e dans une multitude de groupes qui signent notre appartenance en tant que membre d’un pays, d’un milieu professionnel, d’une classe d’âge, d’un genre, d’une conviction (a)religieuse, d’un niveau social, voire d’un club de sport, d’un quartier, etc.

Appartenance : le mot est lâché. Car le fait de se reconnaître comme membre d’un groupe a plusieurs fonctions : définir qui je suis / qui nous sommes, mais également se sentir à appartenir à une communauté donnée. Accessoirement, et ce n’est pas le moindre mérite que de penser par catégories, cela permet de mettre de l’ordre dans la complexité du monde en l’organisant. Quitte, et c’est inévitable, à faire preuve de simplification.

Car même une catégorisation a priori  positive peut avoir des effets pervers. Ainsi des jugements apparemment élogieux comme Les femmes sont moins agressives que les hommes ont un caractère enfermant.  Si l’image qu’on se fait d’une femme est associée à la douceur, une politicienne qui débat avec vigueur sera plus fréquemment taxée d’hystérique que son vis-à-vis masculin. Et selon le contexte historique, ce qui se veut peut-être un banal compliment du type Les Noirs ont le sens du rythme peut contribuer de fait à maintenir un groupe de personnes dans un champ de compétences donné (ici, la musique, la danse, le corporel  – comme par hasard des domaines qui ne sont guère connus pour amener à des positions de pouvoir).

Si la racine du stéréotype tient au besoin d’y voir clair au milieu d’un environnement foisonnant, cette « nécessité cognitive » va entraîner une série d’opérations que la psychologie sociale a mis en évidence.

Tendance à accentuer les ressemblances à l’intérieur de son groupe et à exagérer les différences avec l’extérieur. L’écart entre le NOUS et l’AUTRE est ainsi plus grand dans la représentation qu’on s’en fait, que dans la réalité.
Valorisation de son propre groupe, même lorsque celui-ci est formé arbitrairement pour les besoins de l’expérience au moment où les consignes sont données (Vous faites partie du groupe X, vous êtes dans le groupe Y).
Tendance à favoriser les membres de certains groupes, comme lorsque des sujets placés dans des rôles d’évaluation (de postulant-e-s pour un emploi, d’élèves,…) classent les candidat-e-s sur des bases qui n’ont rien à voir avec le contenu de leur dossier ou leurs résultats scolaires : accent, prénom, patronyme. On glisse alors rapidement  d’une généralisation défavorable à la discrimination, qui n’est autre que la traduction en acte des préjugés (S. Baggio, ibidem). Ainsi, alors même que les dossiers sont strictement identiques, les expériences mettent en évidence que les candidat-e-s à l’accent étranger seront moins souvent retenus que ceux de candidat-e-s à l’accent autochtone, ou que des élèves dont les parents sont présentés comme ouvriers auront tendance à être orientés vers des formations moins longues que des enfants dont les parents sont censés être  médecins.

Utilisé pour comprendre et expliquer la réalité, le stéréotype est parfois contredit par celle-ci.  Qu’à cela ne tienne, d’autres stratégies cognitives prendront le relais, comme dans ce dialogue où émerge l’argument d’exception :
Les migrant-e-s ne cherchent qu’à profiter de notre système social.
– Mais Analisa, qui s’occupe de Grand-papa, n’est pas comme ça !
– Ah oui mais Analisa, c’est différent.

Au-delà de ses sources cognitives, le stéréotype s’appuie également sur d’autres leviers. Ainsi en est-il d’un phénomène identifié dans les années soixante par le psychologue Melvin Lerner: le besoin de croire  en un monde juste, qui incite à penser que Les gens ont ce qu’ils méritent. Sentiment ô combien rassurant mais dont on imagine aisément la traduction dans la perception qu’on peut avoir, par exemple, des réfugié-e-s… Dans les réactions qui ont accompagné l’afflux migratoire de cet automne, on a ainsi pu lire des commentaires rendant les réfugié-e-s respon-sables de leur sort, notamment pour avoir pris des risques trop importants en tentant de gagner l’Europe.  Henri Tajfel, autre chercheur en psychologie sociale, voit quant à lui dans le préjugé la conséquence de l’activité normale de recherche de sens, même si ce modèle n’explique pas les formes extrêmes de rejet caractérisées par la négation de l’autre en tant qu’être humain (3).

mix et remis frontalier

© Mix et Remix

Toujours dans la gamme émotionnelle, une étude pointait en 1948 déjà (4) qu’un état de frustration augmente les préjugés envers l’extérieur. Le phénomène est accentué chez les groupes qui sont en conflit d’intérêt direct – pour un emploi, un logement. Plusieurs recherches américaines des années septante montrent ainsi que les préjugés envers les Noirs atteignent leur paroxysme chez les Blancs de même niveau socio-économique. L’actuel réflexe anti-frontaliers à Genève pourrait bien relever du même phénomène…

affiche diversité

© BIE

Si la concurrence augmente les préjugés, la proximité, en revanche, semble plutôt favoriser l’ouverture. Lors de votations en Suisse, les régions où les urnes témoignent de la plus grande défiance à l’égard des migrant-e-s sont aussi celles où ils sont le moins nombreux !

On le voit, les paradoxes sont multiples. Au vu des mécanismes complexes qui entrent en jeu, il n’est pas étonnant que les stéréotypes aient la vie dure. Et réconfortant, en un sens, de constater qu’ils transcendent largement le regard sur les étrangers. C’est le rapport à l’altérité qui est en jeu, les migrant-e-s n’étant qu’un des visages possibles de l’Autre. Le découragement peut guetter face au chantier titanesque que représente la construction d’un imaginaire social qui rassemblerait plutôt que diviser. Ce serait oublier le formidable rouleau compresseur du quotidien partagé, qui chaque jour chaque heure nous immerge, qu’on le veuille ou non, dans une communauté  multiculturelle, un monde interdépendant.  Car l’intégration est loin de n’être qu’un vœu pieux de milieux angéliques, comme on l’entend si souvent : c’est juste un fait, qui a lieu sous nos yeux.

Reste alors à trouver les mots justes pour la « légende mentale ». Des institutions comme le Bureau de l’Intégration l’ont bien compris, et mènent régulièrement campagne dans ce sens. L’affiche ci-contre entend ainsi associer au multiculturalisme les notions de valeur et suisse, trop souvent monopolisées par les chantres d’un pays replié sur lui-même. affiche musée migrations_limites

 

Reste aussi à interroger constamment les constructions, psychiques ou matérielles, avec lesquelles nous appréhendons la réalité des mouvements migratoires. Le Palais de la Porte Dorée à Paris inaugure justement une exposition pour évoquer les murs-frontières, l’Europe des frontières, les frontières en France5.  À vos TGV  http://www.histoire-immigration.fr/2015/6/exposition-frontieres

 

 

 

(1) Pour aller plus loin : Stéphanie Baggio, Psychologie sociale : concepts et expériences, De Boeck, Bruxelles, 2011 et L’Autre : regards psychosociaux sous la direction de M. Sanchez-Mazas et L. Licata, PUG, 2005.

(2) M. Sanchez-Mazas et L. Licata, Ibidem, introduction.

(3) Miller et Bugelski in David Myers, Psychologie sociale, McGraw-Hill, 1992.

(4) T. Saarinen, Centering of mental maps of the World, National Geographic research, 1988 cité par Julien Félix, Regarder l’autre, cours de géographie sociale, Lycée cantonal de Porrentruy, 2015.


 

La  Plateforme nationale des sans-papiers vous invite à un après-midi de réflexion sur
la régularisation
samedi 6 février 2016 de 13h00 à 18h00 au CAP, Predigergasse 3, Berne
Le programme détaillé suivra.
Entrée libre, traduction allemand-français prévue

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